Nous avons récemment publié un article sur l'origine de la violence, qui serait finalement ancrée en nous, et que
seule l'éducation parviendrait à juguler (voir ici pour lire ce post).
Un de nos lecteurs nous a dirigé vers un article sur les snipers américains, publié par Vanity Fair ("The Distant Executioner", lisible ici en anglais), dont une partie revient justement sur notre propension, ou non, à savoir/pouvoir faire du mal à notre
prochain. Que faut-il en retenir ?
En 1947, le général américain S. L. A. Marshall publie en effet une étude qui démontre que durant les débarquements en Afrique du nord et en Europe, puis pendant la guerre du Pacifique, jusqu'à 85% des soldats américains au front n'avaient pas tirés avec leur arme, même lors d'attaque directe avec le risque d'être débordés. Il attribua ce taux de tirs très faible à l'aversion instinctive qu'ont les hommes de tuer à courte distance, lorsque la victime potentielle est clairement identifiée comme un être humain. A ce moment crucial, le soldat devient, selon Marshall, un objecteur de conscience.
En conséquence, l'armée américaine transforma l'entrainement des soldats, notamment en passant de cibles
circulaires à des cibles humanoïdes.
A la mort de Marshall, en 1977, il fut critiqué parce que ses données d'études étaient parcellaires, mais d'autres études sur les soldats japonais et allemands, et les soldats de la Première
Guerre Mondiale, montrèrent le même taux très bas de tirs, accréditant finalement la thèse de Marshall.
La nouvelle doctrine d'entraînement de l'armée sembla en tout cas porter ses fruits : lors de la guerre de Corée, dans les années 50, les études montrèrent que plus de 50% des soldats avaient
utilisés leurs armes à la vue de l'ennemi. Lors de la guerre du Viet-Nam, cette statistique atteignit 90%, malgré l'impopularité de cette guerre.
Mais tirer sur quelqu'un ne veut pas dire avoir envie de le toucher. Le statistique de 90% fut largement
« dégonflée » par un très grand nombre de ratés intentionnels et une doctrine de l'armée US qui préconisait des tirs massifs en rafale plutôt que le fait de viser soigneusement.
Résultat de cette tactique, il fallait au Viet-Nam dépenser 50 000 balles pour chaque mort adverse.
Lors du même conflit, les snipers en utilisaient 1,39 pour le même résultat (!).
On voit donc au travers de cet exemple chiffré que lorsque l'éducation a porté ses fruits, il est très difficile
de passer outre et de (re)devenir violent. C'est un des paradoxe de la self-défense, et une vérité souvent méconnue : même avec de l'entrainement, il n'est pas évident de se défendre
efficacement. « Mimer » des techniques avec un partenaire dans un cadre de détente sportive n'est pas du tout la même chose que placer cette même technique avec toute l'explosivité et
la détermination nécessaire lors d'une situation réelle, dans le but clair et avouer de faire mal à son prochain, bipède comme nous.
Car les années d'éducation et de polissage nécessaire à la vie en société nous empêchent en quelque sorte de passer totalement à l'acte. Il convient donc de chercher lors de l'entrainement à se
confronter à ces barrières mentales afin de devenir capable de les abaisser au moment voulu : passer du mode « off » au monde « on » sur commande.
Il convient cependant de ne pas aller trop loin : d'une part, lors d'une situation réelle, il faut être capable d'arrêter son action dès que la cessation de la
menace (cf loi sur la légitime défense), d'autre part, le but de l'entrainement n'est pas de nous rendre violent tout le temps.
Entre bien-être et efficacité réelle, il y a donc un équilibre à trouver. Bonne recherche !!